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« Danger c’est mon surnom » (1985)

Histoires


Par Eddie Haskel (traduction de Simon Turcotte-Langevin)

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Je profitais de ma première semaine de congé depuis un bon bout de temps, mais les vacances finissaient à 0700 pile samedi matin. Comme j’étais en congé, j’ignorais quels équipages étaient à l’étranger, quels itinéraires me seraient attribués quand je reviendrais et dans quel état étaient nos quatre avions.

À partir de samedi matin, je devais soit aller travailler si bon leur en prenait de m’appeler, soit aller à la plage avec Madame Haskel. Ils m’ont appelé.

De son bureau sur la base, l’officier responsable de la maintenance m’a parlé de la mission qui m’attendait : « Capitaine, on a un pépin sur l’un de nos oiseaux et nos gars sont à court de solutions. On ne trouve pas le problème, donc on a besoin de vous pour faire des tests de roulage. »

J’allais perdre une bonne partie de l’avant-midi : me rendre au hangar me prendrait cinq minutes, préparer l’avion allait m’en prendre une trentaine et j’allais ensuite devoir rester à la base le temps d’identifier le problème. Comme tous les autres pilotes habitaient à l’extérieur de la base, s’y rendre leur prendrait au moins une heure de plus que moi. « J’arrive. »

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Lorsque je suis arrivé, j’ai été accueilli par une file de camions bleus de boulangers – on les appelait comme ça parce qu’ils ressemblaient aux camions Wonder Bread qui parcouraient la ville à chaque matin pour livrer leur pain frais – qui encerclaient notre oiseau blessé.

« Merci d’être venu, capitaine », me dit le superviseur, un porte-documents dans une main et un cigare éteint dans l’autre. « On a préparé l’avion, il ne reste plus qu’à lancer les moteurs. Le sergent Devere est suspendu à la structure du train d’atterrissage avec une sangle, le sergent Wilson va être à bord avec vous et on a eu l’autorisation du contrôleur au sol pour que vous fassiez des tests de roulage et des virages à gauche. »

« Quoi ? »

« Ouais, capitaine. Au cours des derniers vols, les équipages ont remarqué un claquement métallique provenant du train avant à chaque fois qu’ils tournaient à gauche. On a tout vérifié de fond en comble, mais on n’a toujours pas trouvé la cause. »

« Non, j’ai compris cette partie-là. Répétez-moi ce que vous m’avez dit au sujet du sergent Devere. »

« Oh ! », me répondit-il avec un air amusé. « On a déterminé que la meilleure façon d’identifier le problème était de suspendre un de nos gars dans la baie du train avant pendant que vous faites les tests de roulage. Il va pouvoir nous dire d’où provient le claquement. »

Je me suis penché pour regarder à l’intérieur de la baie du train avant. Tel que promis, le sergent Devere était suspendu au-dessus de la roue avec une courroie de transport. La partie de la structure à laquelle il était attaché était à deux mètres du sol, juste en avant de la roue. La roue avant avait soixante centimètres de diamètre, et c’était la seule chose qui séparait le sergent Devere d’un avion de 90 tonnes.

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« Bon matin capitaine ! Je suis prêt quand vous l’êtes. »

« Non, mauvaise idée. Ce n’est pas sécuritaire », que je dis en m’adressant à personne en particulier.

« Pas de problème ! » s’objecta le superviseur. « Le chef de la maintenance nous a dit que c’était un bon plan et le sergent Dave Danger ici présent s’est porté volontaire. »

Le sergent Dave « Danger » Devere m’a souri de toutes ses dents.

« Non, je refuse. »

Le superviseur commençait à s’impatienter : « Capitaine, voulez-vous que l’avion soit réparé aujourd’hui ? J’y tiens. Même notre ami le sergent Dave Danger y tient. Allons-y ! »

« Si la courroie se brise ou se détache pendant les tests, je vais lui rouler dessus. Pas question. »

Le chef de la maintenance est arrivé sur ces entrefaites avec plusieurs autres membres de son équipe. Ils sont vite arrivés à un consensus : du point de vue de la maintenance, cette technique de dépannage était la seule valable.

Face à tant d’opposition, j’ai changé de tactique : « Laissez-moi faire quelques tests sans que quelqu’un soit suspendu au-dessus du train avant. Si je ne parviens toujours pas à régler le problème, on va demander à Dave Danger de nous aider. »

« On a déjà essayé », s’opposa le chef de la maintenance. Il était major alors que je n’étais que capitaine, mais il n’avait pas le choix de suivre mon plan parce que j’étais le seul parmi eux à avoir un permis de conduire pour un Boeing 707.

J’ai démarré les quatre moteurs, nous avons fermé les portes et nous avons commencé nos tests de roulage avec le cockpit rempli de mécaniciens. À chaque virage à gauche, on entendait un « ka-clank ! » assez prononcé.

À chaque fois, les mécaniciens faisaient cœur : « Écoutez, ça fait du bruit à chaque fois qu’on tourne à gauche, comme on vous l’avait dit ! »

Je n’avais jamais entendu ce genre de son auparavant. J’ai immobilisé l’avion pour me donner le temps de réfléchir.

« Laissez-moi y aller ! » a plaidé le sergent Dave Danger. « Je sais que ça provient de l’entretoise du train avant. Laissez-moi regarder pendant que vous faites vos tests de roulage, et c’est dans la poche. »

Le claquement provenait d’en-dessous et de la gauche. Je n’avais ressenti aucune vibration ni dans le gouvernail qui contrôlait la direction du train avant, ni dans les pédales qui contrôlaient les freins.

« Attendez une minute. Accrochez-vous ! »

J’ai fait rouler l’avion sur la rampe pour me donner plus d’espace et, tout en fixant l’extrémité de l’aile gauche, j’ai tourné brutalement le gouvernail vers la gauche.

J’entendis le familier « ka-clank », mais cette fois j’avais vu quelque chose scintiller dans mon champ de vision. Notre problème provenait de l’intérieur du cockpit.

Le cockpit de nos EC-135J, nos Boeing 707 modifiés selon les spécifications militaires, était assez similaire au modèle civil utilisé par plusieurs compagnies aériennes. Chaque pilote disposait d’un coffret de rangement.

Dans l’aviation civile, le coffret de gauche était utilisé pour entreposer le cartable de chartes de vol aux instruments. Dans notre escadre, nous préférions les entreposer dans le coffret du copilote, à droite.

Le coffret de gauche avait donc changé de rôle dans nos avions : lorsque nous avions un invité de marque à bord, nous placions une plaque métallique de vingt-cinq par quarante-cinq centimètres dans le hublot de gauche pour indiquer le grade de notre passager au comité d’accueil protocolaire. Nos quatre plaques avaient une, deux, trois et quatre étoiles pour représenter celles sur l’uniforme de notre dignitaire.

Habituellement, l’équipage plaçait aussi des magazines et des formulaires dans le coffret de gauche, mais cette fois, mis à part les quatre plaques, le cabinet était vide.

« Jetez un coup d’œil sur ces plaques. Je pense que j’ai trouvé votre problème. »

J’ai répété ma petite manœuvre avec le gouvernail.

« Ka-clank ! »

« C’est une blague ? » Le superviseur s’est penché et a retiré les plaques du cabinet.

On a fait le test une dernière fois. Silence complet.

Je suis retourné chez moi et j’ai annoncé à Madame Haskel qu’on allait pouvoir aller à la plage malgré un délai de quelques heures.

« Qu’est-ce qu’ils t’ont fait faire aujourd’hui ? »

« Sauver la vie d’un homme. »

Eddie à Brunei la même année, avec une plaque « deux étoiles » dans le hublot de gauche

Revision: 20170305
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