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Histoires

« Les 26 Règles » sont des idées qui semblaient être assez génériques pour s’appliquer à la vie de tous les jours et que j’ai amassées au fil des années.

Chaque règle est inspirée d’une histoire vécue. Je vous les raconterai toutes un de ces jours, mais pour aujourd’hui, voici la Règle #20 : Faites confiance, mais vérifiez.

« Faites confiance, mais vérifiez » est la traduction du vieux proverbe russe « doveryai no proveryai ». Le Président Ronald Reagan l’a adopté quand il a signé le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire le 8 décembre 1987.

Quelques années plus tard, j’ai commencé à l’utiliser à mon tour lorsque je parlais d’aviation. Par exemple…


Par Eddie Haskel (traduction de Simon Turcotte-Langevin)

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Un Gulfstream III C-20B du 89ème Escadre (Photo de l’armée de l’air américaine)

« Ce retour radar est horrible », que je dis tout en essayant d’ajuster le gain, l’azimuth, la portée ainsi que tous les autres boutons sur le panneau de contrôle. « On ne voit pas les contours peu importe comment je fais l’ajustement. »

« Ouais », m’a répondu le lieutenant-colonel O’Donnell, « tous les radars météo des Gulfstreams sont comme ça ».

Ça ne faisait aucun sens. Le lieutenant-colonel O’Donnell pilotait principalement le Boeing 747 d’Air Force One, mais il avait beaucoup d’expérience dans ces Gulfstreams. J’avais volé moins de 100 heures à bord de ces avions, donc je me considérais encore en mode apprentissage.

« Je crois qu’on devrait le rapporter à la maintenance. C’est à la limite d’être dangereux. »

« Il n’y a rien à rapporter. Le radar fonctionne mal à cause de toutes les couches de peinture qu’on met sur le nez de l’avion. Tu ne voudrais quand même pas ternir notre belle image auprès de nos passagers ? »

« Si je comprends bien, tu préfères avoir un avion au look impeccable au lieu d’un radar qui fonctionne correctement ? »

« T’as tout compris. C’est comme ça qu’on fait les choses dans le 89ème. »

Je supposais que son explication était plausible. Le 89ème escadre de transport aérien transportait le Président, son entourage immédiat et les membres du Congrès tout autour du monde. Nos avions étaient des outils diplomatiques, et chacun d’eux se devait d’être aussi immaculé à l’intérieur qu’à l’extérieur.

À la lumière de ces explications, je me demandais par contre si l’avion serait encore aussi immaculé si l’on traversait par erreur une cellule orageuse faute d’un radar en parfait état de marche…

* * *

Un an plus tard, à Dallas, Texas, je déambulais dans un centre de réparation et d’entretien d’aéronefs où l’un de nos Gulfstream III C-20B avait été repeint après deux mois de travail.

L’avion avait moins de cinq ans, mais les sablages, les cirages et les polissages répétés du 89ème avaient usé la peinture au point où une nouvelle couche devait maintenant être appliquée.

Le radome, c’est-à-dire la trappe dans la partie frontale de l’avion, était maintenu ouvert afin que les peintres puissent s’assurer que le joint avec le fuselage était parfait.

J’en ai profité pour me glisser la tête entre l’antenne radar et le fuselage afin d’observer quelle composante magique il pouvait bien y avoir derrière l’antenne plate de 45 centimètres pour nous permettre de voir les phénomènes météo sur nos écrans radar.

« Est-ce qu’il y a un problème, major ? »

Surpris, je me suis retourné d’un seul coup, évitant de peu de me frapper la tête sur la cloison. Mon interlocuteur était le chargé de projet, un civil.

« Je ne suis pas sûr… Je sais que ce radar est installé sur bien d’autres modèles d’avions que nos Gulfstreams, mais il semble qu’il manque quelques fils sur celui-ci. »

« Non, ça m’étonnerait beaucoup… »

Je lui ai alors pointé l’antenne du radar, où huit fils était raccordés à un bornier. Huit fils provenant de l’intérieur de l’avion étaient aussi reliés à un autre bornier fixé sur le fuselage. Hors, il n’y avait que cinq fils entre le bornier installé sur l’antenne et celui installé sur le fuselage.

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« S’il y a huit fils qui proviennent de l’antenne et huit fils qui sont branchés à l’intérieur de l’avion, comment se fait-il qu’il n’y en ait seulement cinq entre les deux borniers ? »

« Bon sang, c’est bien vrai ! Je vais consulter le manuel. » Sur ces entrefaites, mon second officier me présenta la documentation de masse et de centrage pour notre vol de retour. En les consultant, j’oubliai l’histoire des trois fils manquants.

Deux heures plus tard, notre avion était remorqué hors du hangar. Fraîchement repeint, il brillait de mille feux sous le chaud soleil du Texas.

En consultant le journal de bord, je remarquai la dernière ligne : « Remplacé connexions radar manquantes, bornes F, G, H. Mode d’autodiagnostic interne réussi. »

En retournant à la base, il me semblait que l’avion avait reçu un radar météo flambant neuf pour Noël ; les contours de chaque écho étaient nets et pouvaient être interprétés sans hésitation.

Après notre atterrissage, je me rendis aux bureaux de la maintenance du 89ème escadre. J’y trouvai le capitaine Stuart Clemson, l’un des cinq officiers responsables de la maintenance de nos avions et mon voisin immédiat dans les quartiers d’habitation.

Je lui donnai le journal de bord et lui racontai l’histoire des trois fils manquants.

« Merci Eddie ! Je m’en occupe tout de suite. »

Ce soir-là, Stu vint frapper à ma porte.

« Eddie, tu ne voudras pas y croire ! Nous avons cinq autres Gulfstreams qui sont stationnés ici à la base d’Andrews. Il manquait les trois mêmes fils sur chaque avion. J’ai donc décidé de contacter les seconds officiers de nos trois autres avions en déplacement. Ils m’ont tous confirmé qu’il manquait trois fils sur leurs antennes radar. Nous avons dix avions, et les dix ont le même problème. C’est incroyable, non ? »

« Ouais, je te crois. Ça fait cinq ans qu’on vole avec ces avions. Pendant ce temps, aucun de leurs radars ne fonctionnait correctement, mais tous nos experts blâmaient l’épaisseur des couches de peinture du fuselage. Ce n’était pas une théorie bien fameuse, n’est-ce pas ? »

« Tu sais ce c’est, une théorie ? C’est ce qu’un expert va utiliser quand il manque de faits. »

« Peut-être… Je sais que je suis le nouveau pilote de l’escadre, mais désormais je vais faire comme Reagan : je vais faire confiance, mais je vais vérifier ! »

Revision: 20170301
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